Dans les deux notes précédentes, j’ai évoqué les préjugés validistes qui nourrissent l’opposition à la pleine égalité politique des personnes en situation de handicap. Sur ce sujet, Genève peut se targuer d’un rôle de pionnier. Il est dès lors étonnant que ce même canton se montre pour l’instant si peu ouvert lorsqu’il s’agit de la scolarisation inclusive des personnes handicapées.
Selon l’article 24 de la Convention relative aux droits des personnes handicapées (CDPH), entrée en vigueur pour la Suisse en 2014, ces personnes ont droit à l’éducation sans discrimination et sur la base de l’égalité des chances. La CDPH précise notamment que les États Parties veillent à ce que les personnes handicapées ne soient pas exclues, sur le fondement de leur handicap, du système d’enseignement général, à ce que les enfants handicapés ne soient pas exclus, sur le fondement de leur handicap, de l’enseignement primaire gratuit et obligatoire ou de l’enseignement secondaire (art. 24, al. 2, let. a) et à ce que les personnes handicapées puissent, sur la base de l’égalité avec les autres, avoir accès, dans les communautés où elles vivent, à un enseignement primaire inclusif, de qualité et gratuit, et à l’enseignement secondaire (art. 24, al. 2, let. b).
Or, le canton de Genève s’en tient encore obstinément à une politique de ségrégation scolaire en ce qui concerne les élèves en situation de handicap. En juin 2025, le Grand Conseil a voté un crédit pour la construction de nombreuses places en institutions spécialisées, en rejetant un amendement qui aurait subordonné cette construction à la fermeture des places les plus vétustes. L’amendement visait à permettre l’amélioration des conditions d’accueil sans ouvrir la voie à un élargissement de la scolarisation séparée au détriment d’une école inclusive. Le débat a été rude, les représentants du Conseil d’Etat et de la majorité du Grand Conseil assénant de manière péremptoire et assez arrogante la nécessité de nouvelles places d’enseignement en ségrégation et renvoyant à un futur indéfini la réalisation d’une école plus inclusive. Les associations de défense des personnes en situation de handicap ont ressenti cette rhétorique comme validiste et en ont été blessées.
Plus récemment, un projet de loi en faveur d’une école inclusive a été rejeté par le Grand Conseil avec des arguments similaires. Il avait pourtant été souligné que le canton du Tessin pratique avec succès depuis des années une politique d’inclusion scolaire, avec seulement 18% des élèves de l’enseignement spécialisé placés dans une structure séparative, contre 56% à Genève. Cet exemple remarquable n’a pas infléchi les convictions ségrégationistes de la majorité parlementaire.
Pressentant ce rejet, la FEGAPH (Fédération genevoise des associations de personnes handicapées et de leurs proches) a lancé au début décembre une initiative populaire législative en vue de garantir aux personnes handicapées le respect du droit à l’éducation sans discrimination (voir le site de l’initiative ici).
L’initiative prévoit, en substance, une école inclusive en trois approches placées dans un ordre de priorité. L’approche de base est celle de groupes spécialisés d’au maximum 4 élèves, inclus dans des classes régulières. Subdidiairement, lorsque la première approche est incompatible avec les besoins des élèves en cause, la scolarisation a lieu au sein d’une classe spécialisée située dans un établissement d’enseignement régulier. Plus subsidiairement, doivent être définis dans un règlement les cas dans lesquels la scolarisation peut avoir lieu dans des établissements distincts. L’initiative précise les taux d’encadrement et les réductions d’effectifs de classe liés aux deux premières approches.
D’un point de vue légistique, l’initiative entre dans des détails opérationnels qui, dans l’idéal, ne devraient pas figurer dans la loi. Mais face à la résistance du Conseil d’Etat et de la majorité du Grand Conseil, c’est le seul moyen d’imposer un changement de cap conforme à la CDPH, tout en dessinant une voie réaliste de mise en œuvre.
Trois arguments reviennent régulièrement pour s’opposer à une école inclusive pour les élèves en situation de handicap.
Le premier argument, légitime dans son principe, est celui du coût. Il prend deux formes : d’une part, la crainte que l’inclusion ne soit décrétée sans que les moyens nécessaires ne soient donnés pour sa réussite; d’autre part, la volonté d’éviter des coûts excessifs. Si la loi prévoit des moyens adéquats et qu’il existe une volonté politique de l’appliquer, la première crainte est infondée. Et pour répondre à la seconde, il suffit de souligner que la voie de la scolarisation en structure séparative coûte en fin de compte plus cher, à encadrement égal, que celle de l’inclusion, puisque cette voie implique des coûts de construction très élevés pour les structures séparées.
Le deuxième argument est celui du bien des enfants en situation de handicap. Même lorsqu’il est formulé de bonne foi, cet argument tombe à faux. Il a en effet été largement démontré qu’une socialisation la plus proche de la normale pour les élèves souffrant d’un handicap était bien plus favorable à leur développement que leur confinement dans des structures séparées. Mais l’invocation du bien des enfants handicapés est souvent un prétexte pour masquer le troisième argument, qui semble, au vu des débats parlementaires, le plus décisif pour les milieux qui s’opposent à l’école inclusive.
Ce troisième argument est celui de la protection des élèves « ordinaires » vis-à-vis de leurs potentiels camarades en situation de handicap. Selon la presse, un député s’est ainsi opposé au projet de loi pour l’école inclusive car il craignait « que les solutions inclusives ne diluent le programme scolaire et ralentissent le rythme d’apprentissage pour les autres élèves ». Certes, il est des cas rares dans lesquels les troubles dont souffrent des élèves rendent impossible leur intégration dans une classe ou même dans un établissement réguliers. L’initiative de la FEGAPH reconnaît cet état de fait en réservant les hypothèses dans lesquelles une scolarisation spécialisée peut avoir lieu dans des établissements distincts. Mais, dans l’immense majorité des cas, une approche inclusive est favorable tant aux élèves en situation de handicap, dont l’écart avec les autres élèves se réduit, qu’aux élèves sans handicap, qui aprennent à interagir avec des personnes handicapées dans un cadre non discriminatoire. Postuler d’emblée la nécessité d’une ségrégation scolaire laisse entendre que les élèves en situation de handicap seraient des personnes inférieures, voire nuisibles, contre lesquelles il faudrait protéger les élèves « valides ». Ce postulat inacceptable ne correspondait peut-être pas à la conviction intime du député précité, mais c’est ainsi que la volonté de ségrégation est comprise par les personnes concernées et leurs proches.
Dans ces conditions, il est important de dépasser les procès en dogmatisme ou en validisme pour ouvrir un dialogue constructif sur la manière la plus digne et la plus efficace de scolariser les élèves à besoins spéciaux. La FEGAPH l’a bien compris, qui, après une première réaction courroucée au débat parlementaire de juin, a choisi la voie d’une initiative populaire soigneusement réfléchie. Cette initiative tout sauf dogmatique mérite d’être soutenue. Si, comme il est probable, elle aboutit, il faut espérer que les opposants de 2025 accepteront d’interroger leurs certitudes et de dialoguer pour le bien des élèves. Deux éléments confortent cet espoir : d’une part le fait que la majorité opposée à l’école inclusive était étroite aussi bien en juin qu’en décembre passés; d’autre part, le fait que le comité d’initiative comprend non seulement des représentants des partis et associations traditionnellement favorables à une approche inclusive du handicap, mais également un député UDC et une députée MCG. La problématique en jeu ici ne se résume donc pas à un classique débat gauche-droite. Mais, comme celle de l’égalité politique, elle implique un patient travail d’explication pour déconstruire les préjugés dont sont encore victimes les personnes en situation de handicap.